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Je vous ai compris !

Publié le par L'ours

1er juin 1958, une crise, un balcon, un discours. Une crise grave, due au temps qui passe, à la vie qui change, à l'évolution des sociétés, au refus par certains de cette évolution, au conservatisme des uns, aux espoirs des autres, au sentiment de supériorité de certains, à la volonté de liberté passant par la violence de gens qui s'estiment ignorés, méprisés, maltraités. Tous se sentent chez eux et prétendent faire valoir leurs droits. L'heure post-guerre mondiale est à la décolonisation. La crise est là, on ne voit pas la solution pour y mettre un terme. On a rappelé un général qui avait gagné ses étoiles par la résistance à l'envahisseur teuton.

Une crise, un balcon, un discours qui débute par ces mots : « Je vous ai compris ! » C'est beau, c'est enthousiasmant, et c'est ambigu. Tout un chacun le prend pour lui et se sentant compris ce jour-là, se sentira trahi le lendemain. Il s'ensuivra une guerre qui laissera des années de discorde et de désamour entre deux peuples, même lorsque le conflit aura cessé et qui perdure encore çà et là. Il est des cicatrices qui font mal très longtemps.

Dimanche 6 décembre 2015, des élections régionales peu passionnantes, un peu passées inaperçues à cause d'une actualité forte et d'un calendrier peu favorable à la tenue d'élections, on s'attendait à une déroute des socialistes ; la droite se voyait belle tout en craignant les abstentionnistes et les listes Front national heureusement jugés inexpérimentés et incapables de gérer une région.

Patatras ! Au soir du premier tour, le score dudit Front national donne des sueurs froides. Des régions dites "d'enjeu" (les autres n'en présenteraient pas ?), Paca, Picardie-Nord-Pas de Calais et Champagne-Ardennes-Alsace-Lorraine seraient en passe d'être prochainement perdues par les deux principaux partis au profit du parti d'extrême droite. Les grosses têtes politiques interviennent. « Nous avons entendu les Français » Tous.

Tous "nous" ont entendus. Ecoutés, ce n'est pas sûr. Compris encore moins. Et chacun y va de sa petite analyse. Chacun de ceux qui pourront diriger une liste au second tour s'érige en défenseur, en véritable (et unique) rempart au Front national. Il en est même un qui n'hésite pas à en appeler aux mânes du général de Gaulle – version sociale – et s'autoproclame "résistant".

Qui ont-ils entendu ?

Voilà un curieux mélange des genres. Analyser le vote FN n'est déjà pas chose aisée tant il répond à des attentes diverses par des personnes d'opinions différentes, révélateur d'un malaise partagé par des gens diamétralement opposés. C'est d'ailleurs là que réside le talent de ceux qui savent entretenir la confusion des idées.

Qu'entend-on réellement entre les authentiques nostalgiques de Pétain ou de l'OAS, et les inquiets du chômage, ceux que les communautarismes effraient, ceux qui estiment que leur pouvoir d'achat a baissé depuis le passage à l'Euro, ceux qui se sentent dépossédés de leur souveraineté par Bruxelles, ceux qui se revendiquent néo-nazis, ceux qui redoutent que les églises se voient encore plus désertées qu'elles ne sont, voire remplacées par des mosquées, ceux qui craignent que leur culture locale disparaisse et enfin ceux qui après avoir voté à gauche puis à droite ou inversement ont le sentiment de s'être fait avoir. Le vote FN du Nord est-il vraiment comparable à celui du Sud ?

Maintenant que nos politiques, tous républicains, sont acculés, menacés sur leurs territoires par un parti, qui comme l'affirmait le journal La Voix du Nord n'est pas ce qu'il dit, après avoir "entendu" les électeurs (et j'ose espérer pas seulement les électeurs du FN) vont-ils prendre conscience qu'ils doivent se remettre en cause, cesser d'attribuer à l'électeur sa désaffection pour la politique et pratiquer l'autocritique ? S'interrogeront-ils sur cet abandon de la confiance que les gens leur accordaient et particulièrement sur leur propre responsabilité ? S'oublieront-ils un peu lorsqu'une partie de la population estime que leur action n'est dirigée que vers eux-mêmes, ou du moins précède le bien commun. Hommes et femmes politiques devraient se souvenir que s'ils sont élus par une majorité, ils doivent œuvrer pour tous et non pas pour leur clientèle électorale.

Il ne suffit pas d'entendre un peuple (est-ce encore trop populiste – injure ultime et sentence définitive – de parler de peuple, lorsqu'un parti populiste semble faire sa préférence ?) se plaindre, et continuer de le considérer comme un ramassis de gros cons, sans l'écouter et sans le comprendre. Car le peuple est un kaléidoscope de couleurs multiples et de sensibilités diverses qu'il convient de respecter avec justice et équilibre. Allez-vous découvrir qu'il faut du talent à ménager chèvre et chou et faire vivre un espace commun, qu'il faut respecter ses promesses et se montrer cohérent dans ses actes avec ce que l'on dit être ? Mais peut-être qu'à l'ENA, à Sciences Po, apprend-on à bien parler, à bien manœuvrer, à bien se fabriquer des réseaux sans se soucier de l'objet que l'on est finalement censé servir. Hommes et femmes politiques, avez-vous au sein de vos formations le talent nécessaire pour comprendre ceux que vous administrez ?

Les bonnes âmes de gauche, antiracistes, si elles ont raison de ne pas être racistes, ne devraient pas moins entendre, écouter et comprendre ceux qui s'alarment de voir se multiplier les voiles dans leurs banlieues, s'étendre la jungle de Calais et les prêcheurs islamistes dans certaines mosquées. Les tenants du libéralisme, pour autant qu'ils aient confiance dans un monde commerçant, devraient tout autant prendre en compte la pauvreté qui s'amplifie, l'emploi qui se raréfie pour les jeunes et les gens qui atteignent la cinquantaine et n'ont plus d'espoir d'en retrouver.

A ne pas vouloir le Front national, les Franciliens et les habitants des métropoles régionales qui bénéficient d'infrastructures d'enseignement et de formation ou de bassins d'emploi devraient se tourner vers les villages et les petites communes rurales de province qui souffrent de désertification et d'inégalités en matière de services publics ou de lieux culturels alors qu'au niveau national on parle d'égalité des chances.

Aux gens de droite, à vous de ne pas laisser passer les discours tels celui que tint votre leader à Dakar ou encore à Grenoble, la formation d'un ministère de l'identité nationale si vous craignez qu'un jour d'authentiques nationalistes racistes ne prennent le pas sur vos dirigeants.

Plutôt que d'entendre, peut-être faudrait-il comprendre. Comprendre n'est pas adhérer, mais cela peut aider à forger un jugement républicain et à arrondir les angles.

A force de prendre les gens pour des cons, ils finissent par le devenir, et leur répéter ne sert à rien d'autre que de renforcer leur éloignement de la République. La chose publique.

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