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Les pauvres gens

Publié le par L'ours

« On oublie les passions et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas fro
id »

Quelle émotion ! Que c'est beau. Que de tendresse, d'amour traduit en ces quelques lignes.

Il est des pauvres gens qui disent autre chose. Qui disent à un micro tendu : « Mais rendez-vous compte, des gens qui ont des appartements à 10 000, 15 000 euros le mètre carré, mettez-vous à leur place ! ».

Ici, un point d'exclamation ne suffit pas, il en faut plus lorsque la voix s'étrangle. Toujours plus, plus de points d'exclamation pour traduire le mal qui leur est promis, et l'indignation, et la perplexité devant l'affront, et le choc que la nouvelle procure. La nouvelle, c'est lors d'une réunion du conseil de Paris qu'ils l'ont apprise, un soir, les pauvres gens ; il y a été approuvée la création d'un centre d'hébergement d'urgence pour les SDF aux lisières du Bois de Boulogne. On aime bien habiller les pauvres de sigles. Le SDF cradingue et démuni y a des allures plus académiques, plus officielles, plus administrées. Qu'est-ce donc un SDF ? Une idée d'homme ? Un qui n'aurait pas le courage de vivre dans la société, pire encore, un qui refuserait de s'y fondre ? Un traîne-patins, un pousse-mégot. Une feignasse. Un rompu ? Un désespéré, un qui a chu dans les bas-fonds décrits naguère et ailleurs par Gorki ?

Mais on regimbe ! On ne va pas se laisser faire. On va l'illustrer cette chanson de Souchon, Poulailler' song : « Dans les poulaillers d'acajou, les belles basses-cours à bijoux, on entend la conversation des volailles qui font l'opinion… » Et on invective, on insulte, ici le bourgeois n'est pas bohême, il se fait gueulard. On est chez nous, nul besoin de pauvres ! Les pauvres, on a les nôtres, à l'église, et individuellement. On le choisit notre pauvre. Comme d'autres choisissent leur amie noire ou juive, ou jeune, ou tout ce qui peut paraître un peu douteux. A la gueule, au sentiment, au feeling, pour causer moderne. Non à la solidarité, place à la charité, nom de nom.

Le XVIe arrondissement de Paris est terre de résistance, qu'on se le dise. Ici, on démasque le complot. A force d'avaler des couleuvres socialo-bolchéviques, vous comprenez… Un centre d'hébergement pour SDF, dit-on aux rupins, alors qu'on soupçonne un centre pour accueillir, quelle horreur, des "réfugiés", pire encore, des "migrants", qui contiennent dans ce nom le spectre du grand remplacement de l'homme occidental par la racaille sémite, arabe ou quoi d'autre encore, nègre ; barbare en tout état de cause. C'est ce que pense le seigneur Claude Goasgen député-maire du XVIe arrondissement de Paris. De quoi outrer et inquiéter la rombière à teckel qui n'osera plus se rendre aux vêpres de Saint-Nicolas du Chardonnet dans le Ve ou le mercredi au rite latin à Notre-Dame de l'Assomption de Passy.

Et puis, question matérielle, un centre pour SDF, ne fera-t-il chuter le prix du mètre carré ? Déjà les tapineuses à boules sud-américaines posaient problème, les sans-dents qui puent finiront bien par défriser l'investisseur ! Ces derniers n'ont pas l'exotisme des premiers.

Et ses pseudos SDF, ou ces supposés migrants, d'ailleurs, ne sont-ils eux aussi porteurs de miasmes, de virus dégoûtants, susceptibles d'apporter la maladie dans ces beaux quartiers ? Ou du terrorisme, qui sait ? On n'est jamais assez prudent.

Voilà, à nos portes, dans la capitale même de ce beau pays des droits de l'homme, dont on est si fier, ce qu'on veut faire endurer à ces pauvres gens, porteurs de loden et de bonne éducation qui sont dans les affres. Et on se permet, dans les médias bolchéviques comme France Inter de les moquer, mais comme il est écrit dans les saintes écritures, qui est inscrit en lettres d'or à Notre-Dame de l'Assomption de Passy, et c'est ce qu'a dit notre petit Jésus :

« Celui qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter une pierre ».

En voilà une idée !

Et à celle qui disait au micro tendu par une journaliste de France Inter : « Mais rendez-vous compte, des gens qui ont des appartements à 10 000, 15 000 euros le mètre carré, mettez-vous à leur place ! ».

En voilà une autre. C'est vrai quoi, les pauvres gens.

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