On ne devrait jamais fouiller le sac à main de sa femme, et non plus lire ses messages sur son téléphone portable, ni dans sa boîte à courriels. Je le sais, c'est mal, et l'avouer vous débarrasse
d'au moins la moitié de vos amis, à coup sûr de la quasi-totalité des siens.
L'avouer entre l'entrée et le gigot jette un froid, si bien que vos convives plongent le nez dans leur assiette, dévorent le double de ce qu'ils auraient avalé si vous aviez su fermer votre bec
et il ne reste plus de viande froide pour le dîner lorsque ces pique-assiettes ont enfin débarrassé le plancher. Mais ce dimanche, je n'ai su résister. Un moment d'égarement, je repensais à la
triste soirée d'hier.
Tout a commencé dans l'après-midi. Ma femme faisait naturellement les courses. A l'accoutumée, je farfouillais, plus par habitude que par soupçon, d'abord dans son sac, dans lequel je ne dénichai
rien que l'incroyable fatras qu'il contient, puis dans sa messagerie. Dois-je préciser qu'elle avait emporté son portable, par commodité, au cas où j'aurais dû lui signaler un oubli sur sa liste
de courses, lui évitant ainsi la peine de devoir retourner au magasin.
J'évitai de consulter les nombreux messages commerciaux qui constituent autant d'attrape-nigauds que de dévoreurs de temps, et passai directement aux messages de ses amies, vérifiant qu'il n'y
avait pas parmi eux d'ami. Soudain, mon œil exercé s'arrêta sur cet intitulé anglo-saxon : « Enlarge your penis ». Enlarge your penis ? Agrandissez votre pénis ? A ma femme !
La créature qui envoyait cela devait manquer de raison. De tout temps ma femme n'a jamais eu de pénis. Comment pouvait-elle songer à l'agrandir.
A moins qu'elle ne songeât à agrandir le pénis d'un autre. Le mien, en l'occurrence. Whose else comme dirait l'autre ?
Ça signifie plusieurs choses, un courriel comme celui-ci. Premièrement que ma femme n'est pas satisfaite de mon pénis, en tout cas de sa longueur. Pas ou plus. Depuis vingt ans, elle aurait pu
s'en apercevoir plus tôt. Deuxièmement, elle est allée en parler à je ne sais qui. Car comment aurait-il (c'est un homme, le message est signé Raoul Padtacaille, drôle de nom) pu savoir ? Et ce
Raoul se mêle de lui donner des conseils, une adresse. Nous n'avons aucun Raoul dans notre entourage. Il ne peut être l'un des collègues de ma femme, qu'a priori je connais tous, vu que nous
travaillons ensemble. A moins qu'il ne s'agisse d'un client ! Je n'osais imaginer qu'elle se soit confiée à un client ! Pourtant, je n'entrevoyais pas une autre solution. Je refermai sa
messagerie, m'assis sur le lit, et me mis à pleurer. C'est ainsi qu'elle me trouva lorsqu'elle rentra des courses.
Elle me demanda ce qui se passait, si quelqu'un était mort, pourquoi je pleurais. « C'est à cause de Raoul », reniflai-je.
Elle sembla réfléchir quelques secondes avant de me lancer « On ne connaît pas de Raoul ! Qu'est ce que je fais pour ce soir ? Tu veux du veau ? » et comme je ne répondais pas
retourner dans sa cuisine. Le dîner fut sinistre. Je n'osais la questionner ouvertement. Je tentais bien quelquefois d'amener habilement le sujet sur ce Raoul ou sur mon physique, mais elle ne
mordit à aucun hameçon.
Le lendemain, nous avions invité des amis à déjeuner. Passés l'apéritif et les entrées, avant le gigot, légèrement grisé par l'excellent vin que j'avais sorti pour l'occasion, j'avouais par
maladresse avoir regardé la messagerie de ma femme. Cela produisit un grand scandale silencieux. On me méprisa ouvertement. Ma femme se montra fâchée à mon égard. Les gens ne m'adressèrent
plus la parole de tout le repas.
Et le soir, lorsqu'il fallut passer à table, il n'y avait plus de viande froide.
D'un salaud l'autre.
Je pensais qu'ici, l'affaire faisait consensus. Ça n'est manifestement pas le cas.
Salaud. Bachar el Assad, salaud. Ordure d'homme. Monstre égotiste. Etron à moustache.
Tu es d'une sale race ! De la race des Josef Mengele, des Aribert Heim, des Radovan Karadžić. Tu es médecin, tu as été formé pour soigner, pour soulager. Pour écouter la douleur de l'autre. Tu
t'en repais. Tu aurais pu t'honorer de ta science, tu déshonores ceux qui t'ont apporté le savoir.
Tes sbires sont des chiens pathétiques. Des terroristes au vrai sens du mot. De sinistres tueurs d'enfants, massacreurs, tortionnaires. Lâchement embusqués ils attendent, avides, dans l'ombre,
que s'épanche dans leurs veines la petite dose d'adrénaline au moment de presser la détente de leur FM. Qui donc fournit des FM à ces pâles assassins. Et qui donc te vend les obus que tu déverses
sur ton peuple ? La Russie, mais qui d'autre ?
Et tu trouves, vermine, dans ce que l'on appelle le concert international des soutiens pour empêcher l'humanité de se débarrasser de toi. Craignent-ils une contagion de la maladie de la liberté
qui frappe tôt ou tard, mais de façon inéluctable, les peuples dirigés par des chefs barbares ? Redoutent-ils la perte de contrats commerciaux, tant il est vrai que la vie humaine représente peu
de choses au creux des coffres-forts ?
Je pensais qu'ici, l'affaire faisait consensus. Ça n'est manifestement pas le cas.
Il se trouve encore, dans ce pays civilisé qui est le nôtre, des gens qui ne te condamnent pas et imaginent une justification à tes exactions. On les connaît. De tout temps, ils professent la
haine, s'amusent de jeux de mots qui ne se « borgnent » pas à la simple joie du calembour, ils font de l'assassinat massif et planifié un détail. Ils invoquent la guerre civile pour
t'exonérer, ta défense légitime contre l'éventuelle survenue d'un régime pire que le tien ? Un régime islamiste, cela va sans dire. Ne serais-tu à leurs yeux que l'aboutissement de ce qu'ils
pourraient devenir s'ils venaient au pouvoir chez nous, un alter ego, en quelque sorte.
Finalement, à ton insu, tu rends service à des millions de démocrates, tu démasques ceux qui voudraient devenir nos dictateurs et qui veulent nous donner l'illusion qu'ils ont changé. Ils ont
beau faire patte blanche, comme dans le conte pour enfants, on s'aperçoit quand même qu'ils sont des loups.
Au cours de son quinquennat, Nick the First a reçu Bachar el Assad à quatre reprises et a été invité une fois en Syrie
Le président Syrien a même eu l'insigne honneur d'assister au défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées...
Comme c'est bon de se sentir aimées ! Oh ! Comme on nous aime. Comme c'est doux. Tous les cinq ans. Pendant trois mois, on nous aime, passionnément. On nous promet des jours magnifiques éclairés par la lune, qu'on aura été décrocher tout exprès pour nous.
On exige la vérité pour nos oreilles, du respect pour notre considération personnelle, de la sécurité pour nos porte-monnaie et promis-juré-craché, on va nous apporter tout ça sur un plateau,
avec des fleurs, peut-être bien.
Nous sommes des petites chéries. Oh ! On ne va pas nous dire de grossièretés, du genre « t'es bonne, toi, une bonne pute à tringler et à faire casquer », non, pas question de
nous effaroucher. Les sagouins, les menteurs, ce sont les autres prétendants. D'un coup d'un seul, nous voilà délicate, faut prendre des pincettes, nous flatter le minois. Pas balancer la paluche
direct au valseur comme le ferait un mac et regarder l'état de nos dents avec des façons de maquignon. Taratata, on nous respecte. « Laisse-toi faire, je te ferai la vie douce », le joli
refrain. Croix de bois croix de fer, nous aurons notre mot à dire dans le couple. Nous déciderons de l'avenir du ménage. On nous posera les questions d'importance. Et on nous chante la méchanceté
et la fausseté de celui-là, façon Dalida « Paroles, paroles », et on nous dessille les yeux sur l'hypocrisie de tel autre, sur son incurable névrose pathologique, et on nous informe sur
la mollesse ou l'irresponsabilité de celui-ci. Les autres sont exécrables ! Ne nous le répète-t-on à l'envi ? Ils ont tous raison, le pire.
Pauvrettes que nous sommes, si fragiles, si naïves ! Des bergères. Et il y a tant de loups que c'en est une pitié de voir l'état dans lequel on marine ! Voyez pas là une allusion. Oh que de
promesses à la gentille fiancée que nous sommes. Comme si elle était bien dotée, riche en or et en demeures. C'est pas le cas. Ou alors experte en mamours, qu'on nous recherche à un tel point à
vouloir notre bonheur ? Mais pas folle la guêpe, on le sait bien que dans deux mois, une fois la bague au doigt, les beaux rêves s'évaporeront dans des volutes chimériques. Et le
« tout ira bien » d'hier se transformera en « ça va de mal en pis » et qu'on se fera malmener, et injurier de plus belle si ça se trouve.
Tous les mêmes, ces barbeaux.



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