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Cauchemar

Publié le par François

Ah, la sale nuit. Réveil au petit matin, à l'heure de la mort, quand l'aube d'une journée nouvelle prend le parti de ne pas vous offrir un petit sursis. Mes paupières se soulèvent : je ne suis pas mort. L'aube m'a épargné. Une fois encore.
Je suis trempé de sueur, le corps encore engourdi d'une éternité de frayeur. Ma gorge est sèche, l'âcreté de ma bouche est presque insupportable. Nuit dantesque dans sa version infernale. La mémoire se met en branle. J'ai rêvé. Dix-neuf jours se sont écoulés dans une fraction de seconde paraissant un siècle. L'inconscient a parlé. L'inconscient a monté à la va comme je te pousse un scénario d'effroi, projetant sur une toile imaginaire dix-neuf jours de programmation télévisuelle quotidienne.
Des rendez-vous sans pause hebdomadaire, sur la Une ou sur la Six, des émissions de cent vingt minutes en direct, une première à dix-huit heures, une seconde à vingt-et-une, suivies de tables rondes où se mêlent analyses, commentaires, nouvelles et passages marquants des deux principaux événements du jour. On y parle littérature. On y dissèque des œuvres. Avec force détails, on y retrace des existences d'auteurs ou de personnages. Les animateurs – des jounalistes ou des chercheurs, tous des plumitifs – s'attardent sur les motivations et les états d'âme de tel écrivain, de tel héroïne. Le roman, la pièce de théâtre, l'essai sont étudiés, montrés in extenso ou par extraits, lus, illustrés. L'Os de Dyonisos a encore fait scandale avec son "Longtemps, je me suis branlé de bonne heure…" Laborde : Pornographe ! Des polémiques naissent. Des haines s'expriment. Eric Chevillard nous assomme de traits d'humour et piétine le Jardin.
Surréaliste, on consacre même du temps à l'atelier d'écriture d'Eric Poindron. En revanche, pas un seul autodafé. Consensuel. Le politiquement correct continue de frapper.
Le temps n'existe plus. Le Grand siècle côtoie le surréalisme, les Lumières succèdent au nouveau roman. Ce dernier thème me fut particulièrement douloureux. On revisite le Moyen Age, on exhibe des incunables dans un cérémonial préautionneux. Ici on met à l'honneur les grands anciens, là, la nouvelle génération d'auteurs. On n'a négligé aucun courant littéraire. C'est Frederic Reitz, du Magazine du Bibliophile qui anime les débats. Il a une belle voix, certes, mais il devrait plutôt faire de la radio !
Les métiers du livre n'ont pas été omis, des libraires, des éditeurs, des relieurs, des compositeurs au plomb, des maquettistes de PAO dissertent sur leurs façons. Des lecteurs assistent aux émissions. Le téléspectateur répond par SMS à des questions lui permettant de gagner des éditions rares.
Rendez-vous compte de ce calvaire nocturne. Dix-neuf jours durant lesquels les Oulipesques luttent contre les Naturalistes. Philosophes contre hagiographes. Symbolistes versus Existentialites. On ne nous épargne ni les mauvais gestes des Lettristes, ni les exagérations des Libertins, ni les simulations des Romantiques. Simagrées de Précieux, grandiloquence des Parnassiens, tout y passe. Des mots, des mots, des mots. Nuit shakespearienne. Et du style ! Une profusion de styles. Pitié ! Qu'on échange mon téléviseur contre une page blanche ! Qu'on me donne du foot !

Ce matin, j'allume la radio. Les informations me remonteront peut-être le moral, chassant ce déluge de typographie, remisant les idées et la poétique au fond du tiroir d'où elles n'auraient jamais dû sortir.
J'apprends que France 5 ne programmerait plus l'émission de Frédéric Ferney, "le Bateau-Livre".  Je le savais déjà, mais que le service public est beau.

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