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Les bleus, les rouges, les sifflets

Publié le par François

Et nous étions là, alignés, adversaires de bonne compagnie. Je faisais partie des bleus. Dans quelques minutes, nous allions affronter les rouges. Après avoir présenté leurs joueurs, les rouges chantèrent leur hymne, peu entraînant, un peu pompier, il faut bien le reconnaître. Alors que nous entonnions le nôtre – La grosse bite à Dudule – en suivant consciencieusement le rythme imposé par la chanteuse chargée de donner la mesure, comme nous l'avait recommandé le coach, le public des rouges se mit à siffler. Haineux, frénétiques, qu'ils étaient.
Chiffonnés de ne pas être aimés – le match devait être amical, étions-nous sifflés en amis ? – nous nous interrogions sur les raisons de ces huées. Etait-ce la chanteuse (d'origine rouge) que l'on rabrouait ainsi, telle une traîtresse, un des joueurs de notre équipe (d'origine rouge également), ou un peuple bleu, peu disposé à accepter les différences, une situation où être d'origine rouge est stigmatisé, discriminé, y compris de façon "positive" ? Les siffleurs étaient-ils nostalgiques du pays rouge, ses paysages, sa culture, sa cuisine, son système politique, ses flics, ses prisons ? Ne pouvaient-ils se satisfaire de ceux qu'ils trouvaient dans le pays bleu ? Ou haïssaient-ils historiquement les bleus, parce que jadis, les ancètres de ces derniers s'étaient approprié le pays rouge ? Ou ne s'agissait-il que de sport ? Une façon un peu odieuse de défier l'adversaire.
Offusquées, les autorités bleues décrétèrent que dorénavant, en pareil cas, annulée serait la rencontre, évacuée serait la totalité du public, suspendues les rencontres futures avec les rouges et leurs homologues à tête d'Arabe. Et pour bien montrer que l'on ne rigole pas avec "La grosse bite à Dudule", les argousins ont été priés d'examiner de près les bobines de siffleurs enregistrées par les caméras de surveillance, qu'ils puissent les poursuivre, et leur faire passer le goût de nous outrager jusque dans le tréfond de notre patriotisme azuréen. "Pour pus qu'y sifflent, me sussura doctement, un technicien du maintien de l'ordre, y a qu'à leur y péter les dents". Imparable. Un autre me confia : "avec le Taser, on va leur faire taire leurs gueules. 50 000 volts, ça essouffle. Une bonne décharge et tu chantes comme Carlita". Voilà une solution efficace. Et qui va tout arranger. La manière forte pour ceux qui n'ont pas de manières ! Qu'on soit respecté. La menace en guise de baillon, la revanche en matière d'éducation.
Le match a eu lieu. Il y a bien eu quelques tensions, mais pas de coup de boule ; mon pote Zizi ne jouait pas !  Nous autres, moi, les bleus, 'j'ai gagné ce match sans enjeu, qui m'a pourtant laissé un goût amer. On n'est pas près de m'y reprendre. Personnellement, c'est fini. Je ne jouerai plus. Terminé les tournois de baby foot au Balto. Ça se termine en embrouilles.

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