Des auteurs de bandes-dessinées, alignés côte à côte, comme des harengs ou des cageots de pêches, avaient consacré une journée de leur temps à dédicacer leur dernier ouvrage à l'acheteur qui bien souvent ne les connaissait pas une heure auparavant, et qui probablement les oublierait dans l'heure qui suivrait. C'était à Moisselles, dans le Val d'Oise, à l'espace culturel du centre Leclerc.
Centre culturel. Un mot fourre-tout et alléchant, qui dit tout et ne signifie rien. De l'espace, il y en a. On y mélange tout dans un inventaire indigeste. Prévert en aurait ressenti la nausée. Zola y côtoie Paul-Loup Sulitzer, Bellemare frôle Balzac, et Céline s'asphixie auprès d'Eve Angeli.
Mozart, Miles Davis, Brassens, doivent se pousser pour faire de la place à Doc Gyneco, David Guetta ou Monsieur R, quand ils ne s'effacent pas.
Que choisir dans les rayonnages? Rimbaud ou Bigard? Pipi-caca, dadou-ronron ou le Bateau ivre?
"Comme je descendais des fleuves impassibles, je ne me sentis plus guidé par les hâleurs, des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles, les ayant cloués nus aux poteaux de couleur." "Ma mère me disait toujours: mets un slip propre, au cas où tu aurais un accident..."
Des livres, des CD, des DVD. De vieux films: "Le jour se lève", "La cité des femmes", "Un tramway nommé désir", de plus récents: "Taxi #1,2,3", "L'arme fatale #1,2,3", "le Journal de Bridget Jones", mais aussi, des stupidités d'antan et des merveilles d'aujourd'hui.
La culture à la mode Leclerc -Il en va de même des Fnac, Virgin, et autres magasins de grande surface- englobe l'imprimante à jet d'encre, le micro-ordinateur, la console de jeu. Ici, quelques rayons s'affirment spécialisés dans la culture enfantine. Des livres, et de petits jouets de construction, des instruments de musique gentillets.
Plus loin, un espace au cœur de l'Espace culturel est ménagé pour accueillir la presse. Presse quotidienne, hebdomadaire et magazine. D'information ou de divertissement. L'un accompagne son numéro d'un film sur DVD, l'autre d'un CD Rom bourré de démos de logiciels, ce mensuel fournit un petit vibromasseur à l'usage de madame et de monsieur. Le gadget n'est plus l'apanage de Pif.
Toutes les gondoles aux têtes toutes remplies, mais plus ou moins bien, mènent aux caisses. Où mènent les caisses? A un peu d'évasion? Combien pour une évasion de longue durée? Car l'important se situe là. L'acte primordial de l'Espace culturel est l'achat. Achat d'évasion. La culture, on la choisit ou non.
L'espace est rempli. D'affiches, de musique de fond, d'offres commerciales. De badauds qui maraudent quelques instants de lecture ou d'écoute gratuits. L'espace est rempli de bruits de toutes sortes, et tout mène aux caisses.
Les caisses ne crépitent plus, technologie oblige, les caisses sont silencieuses.
Le silence est d'or.
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