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Humanité

Publié le par L'ours

Le mec n'a rien. Il vit à l'ombre d'un clocher d'église, en pleine ville. Il n'a rien, ou presque. Pas grand chose. Quelques bricoles pour une petite vie. Quelques livres, un vague sommier, un lit de fortune, duvet sur une palette, quelques vêtements, des trucs ramassés ça et là.

Des voisins, de ceux qui habitent dans des appartements lui ont offert une belle tente. Quelques euros chez Décathlon. Le prix pour ne pas se sentir inhumain. Inhumain. Le mot est intolérable. Solidarité d'hommes. Lui est un homme. On ne peut laisser un homme sans abri sous ses fenêtres, à moins d'assumer d'être un parfait salaud. Tant pis pour la vue, tant pis pour les principes bourgeois, et la tranquillité. Qu'est-ce que ça peut faire quand l'humanité – l'humanité – est en jeu ? Quelles que soient les raisons pour lesquelles l'homme vit dans la rue, on ne peut le laisser sans un abri. Faire au moins un geste. Nous ne sommes pas des bêtes. L'intelligence nous interdit la bestialité.

L'homme n'est sans doute pas chrétien, mais la loi chrétienne ne fait pas de différence, le chrétien reconnaît l'homme au-delà de la chapelle. Les voisins le connaissent, le mec. Kamel, il s'appelle. Ils lui ont offert une belle tente. Un petit matin humide, ils sont venus, aux abords de l'église Saint-Joseph. Ce Joseph ? Etait-ce le père de ce Jésus dont on a tant parlé et dont la mère accoucha de son divin fils dans une étable à Bethléem, comme un moins que rien, un sans-logis ? A moins qu'il ne s'agisse d'un autre Joseph ? Peu importe, son nom fait écho.

Ce petit matin humide est celui de la Saint-Valentin, fête des amoureux. Ils sont venus. Ils ont réveillé Kamel. A moitié nu dans sa tente, le mec dormait. Avait-il bu ? Etait-il ensuqué par la misère ? Ils ont écroulé sa tente. L'ont éventrée. Ont bousculé le mec pour qu'il se hâte. Ils étaient six, dont une femme. Ils étaient tous habillés de bleu, de bleu réglementaire, d'un uniforme bleu qui indique qu'ils détiennent la force. La force est-elle bleue ?

Songeaient-ils à ce moment précis, en ce jour de la Saint-Valentin, à leurs épouses, leurs fiancées, son mari ou fiancé pour la femme ?

Patiemment, précautionneusement pour ne pas se salir, ils ont éparpillé les livres du mec, ils ont du bout des doigts sorti les vêtements sans doute pas très propres du mec. Sorti son galetas, son duvet, éventré sa tente. Tout remisé dans une camionnette réglementaire. En toute tranquillité. Veillant à ce que le mec ne se rebelle pas. Certains dépouillaient le malheureux hébété, les autres veillaient. Regrettaient-ils qu'il ne réagisse pas violemment ?

Les cloches de l'église se sont mises à résonner. Pas pour sonner le tocsin. Pas pour donner l'alerte, pour avertir les fidèles ou la population qu'une dégueulasserie de plus se commettait dans le monde. Une saloperie toute proche, une offense à Dieu, au bas du clocher. Sans doute pour le service réglementaire, ou juste pour sonner l'heure. Appel à la prière ou signalement du temps qui passe et qui rapproche inexorablement de l'ultime rencontre avec Dieu.

Avec toute la prudence que leur inspirait leur dégoût, ils ont terminé leur besogne. Pièce par pièce, ils ont tout mis dans la camionnette ou dans une poubelle.

Le mec n'avait rien. Pas grand chose. Ils lui ont tout jeté. Lui était un homme. Malgré tout. Je ne parle pas des salauds. Même réglementaires. Je ne parle pas avec des larmes dans la voix.

 

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Carlita 22/02/2011 14:50



Et Dieu dans tout ça ? Aux abonnés absents, comme toujours. In ne sort jamais de sa résidence vaticane, il vit en-dehors du monde, c'est cela ? Il paraît que l'esprit est ce qui différencie
l'homme de la bête. Mais il est des bêtes qui ont plus d'humanité que certains hommes. L'humanité se porte mal, très mal. Moi, j'aime les petits chats et les petits Pandas...