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Jour d'école

Publié le par L'ours

Ce matin-là, les enfants entraient joyeux dans la classe. Papa ou Maman ou encore la nounou les avaient accompagnés. Ils avaient posé les vêtements de pluie sur les petits porte-manteaux dans le couloir. Cette fin de mois de mai était encore fraîche à Lorient. Il faudrait encore attendre une semaine avant que l'été ne s'installe. On pourrait sortir les robes et les chemises légères. On partirait vers l'école avec un simple gilet. C'est chouette l'été. Et puis, c'est l'époque des anniversaires chez les copains copines.
Après en avoir sorti le cahier, ils avaient rangé le cartable. Dans le cartable attendait un trésor. On irait le découvrir à quatre-heures. Le goûter.
Certains parents donnaient leurs dernières recommandations, d'autres discutaient avec la maîtresse, beaucoup hâtaient la manœuvre, pressés de se rendre au boulot. Pas se mettre en retard. Petits bisous, au revoir mon chéri, à ce soir, travaille bien... amuse-toi bien.

Les enfants entouraient leur prénom sur la feuille de présence. Ne savaient pas encore lire, mais avaient bien repéré le leur. Ils montraient à la maîtresse ou l'assistante le nouveau joujou, donnaient un bouquet de fleurs semi-fanées cueillies la veille, racontaient un gros bobo ou une anecdote familiale à faire mourir de rire, candides.

Coucou par la fenêtre, jeux. Les derniers parents quittaient l'école, on allait pouvoir se mettre à travailler. Peinture ou expériences avec l'eau, apprentissage des formes, lecture d'une histoire par la maîtresse, comptines, observation de bestioles, insectes ou escargots... La maternelle, école de la vie, fabuleux paradis.
C'est sans compter sans les grands. Les adultes. Certains d'entre eux, en tout cas.
L'homme est entré, tel un chat, sans se faire remarquer. Il rôde dans les couloirs. Silence. Derrière les portes, il entend les enfants répéter en chœur les mots de la chansonnette que la maîtresse leur apprend. Il adore ça, écouter les enfants de la maternelle. Surtout la classe des petits. Surtout les éclats de rire. Surtout en cette fin d'année scolaire où les gosses ne jouent plus les timides, vivent là comme chez eux, en pleine confiance.
Lui, il y a bien longtemps que son enfance s'est enfuie. La vie s'est durcie depuis la maternelle, comme une escarre, comme un cal. Il n'est pourtant pas bien vieux, il a l'âge de la maîtresse ! Un peu plus de trente. Mais il en a connu ! Il a mangé de la vache enragée, comme on dit. La faim, l'oisiveté. La prison... Comme il voudrait oublier la prison, revenir en maternelle ! Il aime l'école, lui qui l'a quittée trop tôt, finalement.
Les enfants sont sages. Il les entend, il les sent. Il a de la tendresse en lui. Il observe les petits vêtements. Les cartables, encore si légers. Les chaussures de ceux qui ont enfilé des chaussons.
Soudain, il se rappelle pourquoi il est là. Il hésite. Regarde autour de lui, vérifie que personne ne va le surprendre. Il retient son souffle, histoire de s'assurer que tout est normal, que la maîtresse et les assistantes s'occupent bien des mômes. Une ride verticale vient creuser son front, entre les yeux. L'inquiétude, la préméditation de son forfait. Il se lance ! Ça y est, il ouvre un premier cartable, fouille, enlève un petit gilet et s'empare d'un premier goûter, des Princes tout chocolat ! Il passe à un second cartable.


– Vous avez un casier judiciaire lourd, rugit le juge. Seize condamnations ! Toujours pour les mêmes motifs ! Vol. Ou pour vous être introduit dans des établissements scolaires par effraction.
– Je n'ai agressé personne !
– Vous ne travaillez toujours pas, de quoi vivez-vous ?
– …


Bien sûr il s'est fait prendre. Il se fait presque toujours prendre. Le juge a été vache, se dit-il, un an ferme, pour quelques biscuits. Et toujours les mêmes questions ! Je ne sais pas, se répète-t-il, seul, à lui-même lors de son transfert à la prison, à Ploemeur. Je ne sais pas. J'aime bien les écoles.

 

 

Source : Ouest France

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Céline Bernardin Gautier 06/06/2010 12:06



  Adorable fable, moi qui conduis chaque jour mon petit à l'école maternelle, le contexte en est plus dur (déjà), je vis en Région Parisienne, mais je connais Lorient et Ploemeur, et je
voudrais qu'enfin on se souvienne que tous les délinquants du monde ne sont pas de cruels sanguinaires envers nos enfants et qu'un jour, sans se faire rappeler à l'ordre par une voisine indignée,
on puisse laisser jouer nos enfants seuls dehors, comme nous jouions aux temps (reculés?) de l'insouciance...


  Qu'est notre candeur devenue? Que seront nos enfants entourés de parents, d'éducateurs (je suis les deux) vivants dans la crainte perpétuelle des pires choses?


  Merci pour ce moment d'évasion...


                                       
Céline



L'ours 07/06/2010 09:41



C'est vrai que nous sommes très protecteurs et que les informations et les émissions de télé nous poussent à l'être. C'est aussi le sens qu'emprunte notre société (toutefois un peu
schizophrénique, je m'apprêtais à écrire un petit papier à ce sujet) celle de l'enfant-roi et de la menace permanente. J'accompagne et vais chercher également mes fifilles à la maternelle, (pas
en région parisienne) et si je n'ai jamais constaté ni entendu parler d'agression sur des enfants dans notre village, je sais que ces choses existent et la vigilance est de mise. Elle le sera
encore davantage lorsqu'elles seront en âge de marcher seules dans la rue. Etre parent n'est pas si simple, il faut préserver à la fois la liberté et la sécurité des enfants. Il faut aussi
continuer d'être bienveillant envers les autres sans être aveugle.


Néanmoins, comme vous dites, il y a une échelle de dangerosité de la délinquance, tous ne sont pas d'affreux monstres violeurs et assassins, et des raisons à celle-ci. La question est de savoir
si la Justice en prend bien la mesure, et si elle a les moyens et veut bien se les donner (financiers, humains et intellectuels) pour le faire. C'est un exercice très difficile que de juger.
Personnellement, je redoute d'être un jour désigné comme juré d'Assises. Sans doute l'expérience est passionnante, sans doute cruelle et probablement ne laisse pas indemne.


Et un grand merci pour votre commentaire.