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Psychose

Publié le par L'ours

21 heures 25. Psychose à la télé. Je l'ai déjà vu une bonne dizaine de fois. J'ai repéré le rondouillard Sir Alfred, passant dans la rue, coiffé d'un Stetson, dans un plan intérieur jour intégrant une porte-fenêtre par laquelle on l'aperçoit, la scène se déroulant dans le bureau de Marion Crane. J'aime les facéties de ce réalisateur de génie.
Le téléphone sonne. Pas dans le film, chez moi. Heure tardive pour les familiers, les coups de fil du soir me débectent, annonciateurs de mauvaises nouvelles sauf quand je compte dans mon entourage une future maman, ce qui n'est pas le cas en ce moment. Je songe état de santé d'un proche, hospitalisation, pire encore, ce ne serait pas la première fois de l'année ! Non.
Un jeune homme – sa voix semble celle d'un jeune homme – se présente. Il travaille pour l'institut de sondage CSA. S'engage un dialogue succinct, mais suffisant.
— ... institut de sondage CSA.
— Et  vous m'appelez à cette heure ! Vous plaisantez ou quoi ? J'ai des enfants en bas âge, la sonnerie du téléphone va les réveiller. Vous ne pouvez pas appeler les gens à des heures décentes ?
— Ce sont mes horaires de travail.
Eh bien vous direz à vos patrons que ce sont des gros cons. Au revoir.
Pour une fois j'ai été aimable. Davantage qu'à l'accoutumée en ce genre de circonstances. Aussitôt, les remords me viennent et s'expriment dans un monologue intérieur ponctué par quelques jurons extérieurs.
Ce pauvre gars, il n'y est pour rien, ce sont ses conditions de travail, il ne les a pas choisies, comme tout un chacun, il a besoin de croûter, il ne fait qu'obtempérer.
Et de me traiter à mon tour de gros con.
Néanmoins, il pourrait exercer son libre arbitre, se rendre compte que ces façons dérangent les gens, que cela constitue une intrusion dans la sphère privée, un manque de considération, une absence de civisme élémentaire. On lui demanderait l'ignominie, il y consentirait en raison de la prééminence des ordres sur la dégoutation ?
J'aurais pu faire un effort de politesse, me conduire en être civilisé, avenant, tolérant... Me laisser faire, ne pas regimber, me vautrer dans l'abjecte acceptation du tout et n'importe quoi que la société actuelle nous commande en nous plaçant dans la position du consommateur parfait, de la bête à traire, de la tête à sonder, du “yes man” deuxième classe dans l'armée du marketing, cochon de payant, électeur aveugle, contribuable muet, citoyen sourd au cerveau disponible, corvéable, taillable, malléable, atome indéfini et anonyme d'une grande masse informe, corps sans nom interchangeable et cependant représentatif d'une part à catégoriser de la société. Viande.
Et de me rassurer, de mettre de côté mon autocritique de plantigrade insociable, mes récriminations contre mon caractère mal aimable.
Et d'abord, que voulait-il me demander ? Et qui était-il, ce gars ? Un étudiant qui peine à se payer des études qui le mèneront probablement au Pôle emploi le plus proche ? Un jeune loup aux dents longues déjà dans la place, mais débutant dans la sociologie tendance mercateuse, promis à un brillant avenir de cadre, décideur de demain en apprentissage de déshumanisation de la relation client ? Quelles étaient ces fameuses questions auxquelles il s'attendait que je réponde, si je lui avais laissé le temps de les énoncer ? Voulait-il noter mes considérations en matière de 4x4, de biscuits au chocolat, de lessive ou d'assurance ? Concernaient-elles mes futures intentions de vote, étaient-elles destinées à corriger ou corroborer le dernier pronostic en date, dans la compétition Aubry – Le Pen – Sarkozy, en substituant DSK, Hollande ou Royal à la première secrétaire du PS ?
Je me rends compte que si tous les gens qui me sont semblables, qui ne sont pas de droite, qui abhorrent le Nazional Front, qui n'attendent toutefois pas de prodiges du PS, qui revendiquent la liberté de dire non au tout commercial, aux opérations de communication, aux plans marketing, ont refusé de répondre à ce jeune type de l'institut de sondage, la statistique sera bafouée et n'accouchera que d'un rejeton de tendance, une foireuse estimation, bouillie aussi malodorante qu'inutile. Pernicieuse, peut-être. Et de me traiter de nouveau de con en songeant que le résultat de ce sondage que j'ai faussé par mon attitude, risque de renforcer le panurgisme de certains, d'inciter à la décomplexion des extrémistes en mal d'un régime autoritaire et sectaire. Et de me réconforter en me convainquant que puisque les chiffres ne veulent rien révéler que leur inutilité, il reste de l'espoir.
Après tout, Anthony Perkins est si avenant, si serviable, si réservé, dans le rôle de Norman Bates, qui pourrait l'imaginer dans celui d'une vieille femme acariâtre poignardant qui passe à sa portée. Les gens dissimulent si bien leur véritable nature.
Finalement, dois-je si vite me rassurer ?
D'autant que ce n'est pas l'institut CSA qui a mené le sondage plaçant Marine Le Pen en tête des intentions de vote pour 2012, mais l'institut Louis Harris. Psychose.

Thème du film Psychose – Bernard Hermann.

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