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Tautologie et sophisme. Zemmour, le peuple et l'élite.

Publié le par L'ours

Ces temps-ci, comparaît Eric Zemmour devant ses juges, accusé par des associations de lutte contre le racisme d'avoir proféré des horreurs inadmissibles et logiquement réprimées par la Loi. La justice devant être rendue, il conviendra aux juges de déterminer la teneur des propos du journaliste qui, invité sur le plateau de Thierry Ardisson avait répondu à Bernard Murat « c'est parce que la plupart des trafiquants de drogue sont noirs et arabes » à une remarque du metteur en scène résumant la question « Pourquoi les Français issus de l'immigration sont-ils contrôlés 17 fois dans la journée ? ».
Les associations (SOS racisme, la Licra, le MRAP, l'UEJF, J'accuse) estiment que ces mots d'Eric Zemmour ont tendance à assimiler délinquance et origines étrangères.
Il eut cette sortie, un peu définitive, alors qu'il tentait de livrer une analyse tendant à montrer que les quartiers populaires s'enfermaient dans le communautarisme et s'étaient transformés en ghettos dans lesquels il y avait de la délinquance, raisons pour lesquelles les populations « autochtones » plus anciennement installées sur le territoire désertaient ces quartiers. Quartiers populaires générateurs d'un type de délinquance différent de celle des cols blancs, etc., la chose n'est pas récente, déjà le Grand Coësre, le roi d'Argot, ne recrutait pas ses sujets à la cour du Roi de France, et la Barrière ne comptait pas parmi sa faune d'autres bourgeois que ceux venus s'encanailler et goûter le frisson de la peur que leur inspiraient les bas-fonds. Francis Carco le raconte très bien. Cela n'exclut nullement que certains banquiers et financiers du XIXe siècle escroquassent sans états d'âme les petits actionnaires ni que certains nobles et seigneuries du Moyen-âge vécussent avidement sur le trésor.
Si on s'en tient à la raison donnée par Zemmour pour laquelle les immigrés et leurs enfants sont (ou seraient) davantage contrôlés que les blancs, effectivement, elle dénote un certain racisme, mais pas celui du journaliste. Celui du flic et par extension, celui de la société qu'il représente. Un racisme qui s'auto-alimente.
Un racisme issu de l'histoire sociale et d'équations qui ne datent pas d'hier.

 

 

Peuple et l'élite


L'élite est détentrice des pouvoirs. Pouvoirs économique, politique, religieux et cette élite s'est habilitée à rendre la justice.
Depuis que les hommes se sont organisés en société, s'est dégagée une élite qui s'est appliquée à faire travailler le peuple, à en tirer ses revenus, à arbitrer les différends, à gonfler sa puissance, à exercer son pouvoir.
Pour mieux le gouverner, l'élite s'est démarquée du peuple par son mode de vie et s'efforce de ne pas le fréquenter de trop près, préférant s'entretenir avec ses homologues, ses plus proches délégataires édifiant une pyramide sociale dans laquelle chacun vise soit à conserver son rang, soit à atteindre le niveau supérieur. La compétition pour le pouvoir (le conquérir ou le garder), quel qu'en soit le niveau, fait rage. Naissent des systèmes politiques, avec leurs chimères à faire gober à la communauté, et leurs moyens de rétorsion, la violence et la peur. A celui de la tribu, avec son chef, son sorcier ou prêtre, succèdent le système féodal, puis monarchique ou impérial, puis la démocratie.
Des castes se créent, les élites se reproduisent entre elles, ne s'abâtardissent pas. Les bergères ne rencontrent des princes que dans les contes de fées, ou alors juste pour la bagatelle. Le détenteur du pouvoir crée les lois qui lui servent à le maintenir en son état. Lois divines, lois humaines... Lois ! Il s'applique à faire respecter la Loi. Par la force. Menace et répression. Coercition.
Le peuple reste le peuple, masse à soumettre, à utiliser pour la production ou la conquête d'autres territoires et d'autres peuples à vaincre ou convaincre.
Ce qui vient envahir n'est que barbarie pour le vainqueur. Si d'aventure le barbare a vaincu, il édifie une autre société sur le même modèle et se protège avec les mêmes méthodes contre d'immondes barbares. Celui qui est conquis devient esclave, au mieux il est intégré.
Des alliances entre puissances diverses naissent. Au gré de l'Histoire, elles se font et se défont, mais restent de castes. Les dynasties se forgent par mariage entre familles régnantes. Le pouvoir demeure oligarchique. Les peuples restent maintenus à un rang inférieur et soumis à l'autorité de l'élite qui s'entretient culturellement et par cet avantage se coopte aux postes élevés et décisionnaires de la société.
Dans les esprits comme dans la réalité, le peuple ne renferme en son sein qu'outils de production, chair à canon, êtres mal éduqués et peu cultivés, bandits et racaille en tous genres. Une pyramide d'exclusion sociale se crée tout autant à l'intérieur de la composante « peuple » de la société. Les plus riches méprisant et se protégeant des plus pauvres, et en accord avec la loi naturelle selon laquelle le prédateur s'en prend de préférence au plus faible, avec ses propres armes et ses propres méthodes, avec ses principes ou son absence de morale. Le rusé par la ruse, le violent par la violence. La peur du plus fort que soi est entretenue par encore plus fort.
Un système hiérarchique de la fripouillerie s'instaure dans les couches basses de la société à l'image de ce qui se passe en haut de la pyramide. Se dessine l'environnement, le territoire de la « racaille » : à la périphérie. Celle des grands centres de production économique et des lieux bourgeois de résidence, mais aussi à celle de la culture et celle de la citoyenneté. On l'exclut et elle s'en exclut. Comme on est séparé du trône, la délinquance est séparée de la société par un mur invisible appelé rapport de force, mur qui n'est pas imperméable, mais qui forge fortement l'identité de chacun.
La société est ainsi faite, de telle sorte que (sans absolument généraliser) celui qui naît fortement marqué par son milieu ne peut prétendre aller bien loin dans le sens ascendant, mais peut très facilement se déclasser et rejoindre l'étage inférieur.
Certes, « tous les enfants d'ouvriers ne deviennent pas des voyous », pour reprendre la réplique préférée du raciste de base à la justification sociale de la délinquance.
De même, tous les enfants d'immigrés ne sont pas des revendeurs de drogue. Mais la part de l'élite qui y trouvera son intérêt le laissera accroire. Un intérêt idéologique, de déresponsabilisation personnelle, de détournement, qui permet de focaliser des fautes imaginaires ou d'en amplifier l'importance sur autrui pour mieux faire oublier sa propre impéritie ou sa corruption, ou encore pour masquer son ambition à conserver ou gagner le pouvoir.
Tour à tour les religions ont à la fois été le motif de ces détournements d'attention. Juifs, chrétiens, catholiques, protestants, musulmans ont été persécutés tout comme ils furent par ailleurs persécuteurs. Il est vrai que toucher au sacré constitue un argument de choix pour massacrer en paix (de l'âme). L'ostracisme est un moyen idéologique de maintien ou de conquête du pouvoir sur la population, un outil, une arme politique.

 

 

Une justice sereine

 

Les démocraties modernes ont officiellement banni l'esclavage, et les républiques élargi le champ des libertés et des droits des citoyens. L'éducation a progressé grâce à la scolarisation obligatoire. Des progressistes ont allégé la charge que l'homme supporte par des lois sociales, voire proclamé des droits universels.
Elles ont néanmoins conservé le principe de gouvernement par une certaine élite fondée sur les connaissances, ce qui se conçoit, sans s'affranchir totalement d'un élitisme par la naissance ou l'environnement.
La justice s'est, elle aussi, démocratisée. Elle n'est, ici, plus l'apanage du trône ou du propriétaire terrien stricto sensu. Elle est théoriquement administrée par un service public dans lequel des techniciens instruisent, et arbitrent les affaires après avoir orienté les débats. Les jurés de cour d'Assises ne sont pas livrés à eux-mêmes et représentent à travers un panel de citoyens tirés au sort et volontaires l'ensemble de la société.
On voit là dans ce mélange d'origines sociales entre l'élite (juges, magistrats, avocats) et le peuple, une volonté démocratique de ne pas laisser la justice appartenir à quiconque.
Après l'exposé des griefs formulés contre l'accusé, les plaidoiries des diverses parties, l'accusation, l'Etat et la défense, un jury populaire répond à des questions sur la culpabilité de l'accusé que le juge prendra en compte pour statuer sur son sort. Les cas traités sont de grande gravité et ont fréquemment de forts retentissements dans la société. En théorie les jurés d'Assises sont éloignés du brouhaha que génèrent ces affaires pour que leur jugement ne soit orienté par le bruit de la rue. L'émotion que provoque un crime odieux conduirait, sans un procès équitable et paisible, à un lynchage assuré quel que soit le degré de responsabilité de l'accusé. Délit de sale gueule, préjugés, imaginaire collectif viendraient à tenir lieu de justice, condamnant l'innocent (ce que n'exclut pas totalement pas notre justice actuelle, de célèbres cas ont il n'y a pas si longtemps défrayé la chronique) mais aussi interdisant le manque de subtilité à comprendre – je ne dis pas excuser – de sinistres criminels (lire absolument, et jusqu'à l'épilogue, le récit de cet avocat commis d'office : Maître Mô.
Le tribunal organisé, dans une démocratie, limite les excès d'un peuple qui serait seul juge des accusés, un juge sensible à fleur de peau, non formé, mal informé, et vulnérable à d'éventuelles campagnes de communication, en clair, rendu malléable par la communication politique. A voir, par exemple, l'influence qu'à eue l'exploitation d'un certain fait divers (l'affaire Paul Voise) dans l'élection de Jacques Chirac en 2002 qui centra sa campagne sur l'insécurité.
Faire d'un cas une généralité lorsqu'il est lié à l'ostracisme conduit à un climat délétère propre à favoriser les meilleurs pogroms, les plus formidables Saint-Barthélémy, les plus fantastiques ratonades, et on peut se féliciter de disposer d'une justice exercée par des gens de l'art en liaison avec les citoyens. Il était question, cet été, de supprimer les jurys populaires des Assises, ce qui aurait eu pour effet avec la suppression du juge d'instruction de placer la justice sous la dépendance exclusive de l'Etat. Aujourd'hui, nouvelle lubie populiste de notre président, est mis à l'étude un projet de loi sur l'introduction de jurys populaires dans les tribunaux correctionnels, qui concernent les affaires « moins » graves, relevant en général de petite délinquance.

 

 

Le populisme au service du racisme et inversement

 

L'argument a du poids, puisque se référant aux Assises, mais aussi aux tribunaux de commerce et de prud'hommes ! Rien ne dit en revanche comment l'Etat s'y prendra pour, d'une part trouver le nombre de jurés nécessaires, les procès en correctionnelle étant bien plus nombreux et plus fréquents que ceux en cour d'Assises (qu'on a déjà du mal à pourvoir en citoyens) et d'autre part comment il pourra préserver ces braves gens de l'air ambiant, c'est-à-dire des polémiques qu'une simple phrase parfaitement compréhensible peut engendrer. Celles de Zemmour, par exemple, mais aussi celles d'Hortefeux, celles de la Le Pen's family.
Pour en revenir au chroniqueur de On n'est pas couché, on le juge pour diffamation et discrimination raciale. Procès par procuration de la police qui contrôle « dix-sept fois dans la même journée une personne issue de l'immigration » au demeurant présumée innocente de quelque délit que ce soit. Car il n'y a aucune justification inscrite dans le cadre de la Loi à ce qu'un policier contrôle dix-sept fois quelqu'un. Parlerons-nous de harcèlement ? D'abus d'autorité, d'intimidation et de jugement hâtif tout autant que diffamatoire et discriminant ?
Parlerons-nous a minima d'un cruel manque de jugement ?
Déjà la locution « issue de l'immigration » est ici fallacieuse, il faudrait avoir le courage de dire jeunes, noirs et arabes ». Si les délinquants (nous parlons de petite délinquance) qui peuplent nos prisons sont aujourd'hui en majorité noirs et arabes (je ne sais s'il y a des chiffres qui attestent celà), hier, ils étaient italiens, corses, espagnols, marseillais, français blousons noirs des cités. Parlerons-nous alors de racisme – de la part des forces de l'ordre – de délit de sale gueule, et finalement d'hypocrisie de l'Etat ? Parlerons-nous alors de haine ou pour le moins méfiance envers le peuple ?
Quant à la remarque de Zemmour, hormis une tautologie, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat (fût-il égyptien). Si la statistique indique que la majeure partie des dealers arrêtés sont noirs et arabes, il est logique que les imbéciles fassent l'amalgame et considèrent les noirs et les arabes comme étant des dealers, ce qui n'est pas là une tautologie, mais un sophisme. Autrement dit une connerie.

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