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Un viol ordinaire

Publié le par L'ours

J'avais à cette époque une bonne camarade, j'ai remisé son prénom au fond de mon oubli. Et c'est tant mieux. Ne me reste d'elle que cette histoire. Nous nous entendions bien, nous déjeunions fréquemment ensemble, rien de plus, moi j'étais amoureux de sa copine, Ghislaine, et sa copine me trouvait à son goût.
J'aimais danser le rock ou un semblant de be-bop que nous allions pratiquer rue de Lappe à la Chapelle des Lombards, pas bien loin du Balajo, mais plus souvent au Slow Club, rue de Rivoli, auquel nous accordions notre préférence. Ça transpirait et nous étions joyeux. Nous nous reposions pendant les slows.
A l'occasion de courtes vacances, elle m'avait invité à passer une semaine dans le Sud dans sa maison familiale. Dans la région de Perpignan autant que je me souvienne. Les siens m'avaient bien accueilli, avec la distance nécessaire que l'on pourrait qualifier de méfiante froideur, cherchant probablement à estimer la part de la réalité dans la description qu'elle avait dû faire de moi et de nos relations. Nous dînions en famille et la soirée passée à deviser de nos études et de nos goûts, j'allais sagement m'endormir dans mon sac de couchage dans une chambre attenante à la sienne.
Un soir, j'éprouvais un malaise. L'estomac retourné, la tête me tournait, la fièvre me faisait suer à grosses gouttes. Indigestion terrible. Même pas, j'avais bu. Pas excessivement, en tout cas. Tripes et boyaux. Malade comme un chien. Je grelottais dans mon sac à viande. Je devais être livide et puant. Ma camarade se comportait en parfaite infirmière. Agenouillée à mon côté, elle m'épongeait le front et tentait de me rafraîchir avec un gant de toilette humide. Je me souviens qu'elle parlait beaucoup. De quoi, je n'y parviens pas. Je me rappelle aussi ses mains aux doigts boudinés qui s'attardaient de temps à autre dans mon cou, sur mon torse, mon visage.

Après l'un de ses multiples allers-retours entre ma chambre et la salle de bain, elle s'installa à califourchon sur moi. Elle se mit à me parler d'elle, de son corps. De ses seins « en poire » dont elle décréta que la forme était d'essence aristocrate, dénigrant les charmantes petites pommes de Ghislaine que j'avais apparemment la sottise d'adorer.

Qu'il me semblait long, ce monologue, auquel j'étais incapable de mettre un terme. J'étais malade, j'aurais voulu que tout s'arrête et plonger dans un sommeil qui m'aurait épargné les brûlures d'estomac, les nausées et la fièvre. A peine soufflais-je que désormais, ça allait un peu mieux, merci, que dormir me retaperait. Surtout je n'avais ni la force ni l'envie de parler. D'ailleurs, je me taisais beaucoup. Et mes réponses restaient intérieures.
Non, je ne préférais pas ses seins lourds et tombants que maintenant elle déballait et  malaxait de manière ridicule. Non, je ne lui reconnaissais pas un port de reine. En d'autres circonstances, l'expression m'aurait fait ricaner. Non, je n'appréciais pas qu'elle se mette à baiser mon visage, cherchant mes lèvres, finissant par trouver ma bouche pour y fourrer sa langue. Qu'est-ce qui lui prenait ? Comment pouvait-elle ? Je me dégoûtais moi-même ! Elle insistait, elle ajoutait à ma nausée.
Ses mains me pelotaient, parcouraient mon corps. Mon désir se situait à mille lieues du sien. Non, elle se trompait, je ne voulais pas coucher avec elle. Jamais je n'avais envisagé la chose. Nous étions amis, pas amants. Une main trouva ce qu'elle cherchait. Je tournais la tête pour que cessent ses baisers intrusifs, elle revenait à la charge. Je me tortillais pour me dégager de sa main et de ses attouchements, vautrée sur moi, son poids m'empêchait. Elle aurait beau tenter tout ce qu'elle pouvait, frotter frénétiquement son bas-ventre sur moi, me pétrir les couilles, se saisir de mon sexe, le masser, le triturer, l'agiter dans tous les sens, celui-ci demeurerait sans vigueur comme si elle eût branlé un mort. C'était odieux et ridicule. Et que le cauchemar était long et psychologiquement douloureux. J'avais le sentiment de ne plus savoir m'exprimer. Non voulait dire oui, arrête semblait signifier continue.
De guerre lasse, elle finit par se rendre compte de l'inutilité de son entreprise et battit furibarde en retraite dans sa chambre où Dieu seul sait comment elle calma ses nerfs.
J'étais stupéfait de la situation, que je n'avais certainement pas provoquée. Je n'arrivais pas à entrevoir la raison de son comportement qui reposait sur un malentendu ou plutôt une erreur de discernement de sa part. Je ne comprenais pas davantage son manque de retenue, et son peu de respect à mon égard. Elle s'était livrée corps et âme dans cet épisode qu'elle imaginait probablement déboucher sur une histoire d'amour ou une peut-être simplement sur une nuit de baise. Confiante en elle, en son port altier qu'elle n'envisageait nullement pouvoir laisser indifférent, son échec avait dû la blesser. Je dus lui faire davantage de mal qu'elle concevait pouvoir m'en faire.
Le lendemain matin, la froideur de ses parents me parut moins glaciale en regard de la sienne. Et l'on dit Perpignan la ville la plus chaude de France. Nous n'échangeâmes que peu de mots, limités à la politesse et destinés à faire bonne figure devant sa famille, comme si d'avoir été malade m'eût catalogué comme quelqu'un ne sachant pas se tenir, comme, et je ne compris cela que bien plus tard, quelqu'un d'inenvisageable. Je n'étais pas celui dont on avait tenté d'abuser, mais un sale petit ingrat, aux goûts douteux, impuissant de surcroît.
De retour à Paris, jamais plus le Slow club ne nous vit danser le rock. Elle se montra assez méchante envers Ghislaine avant de rompre toute relation amicale avec elle, mais qui par bonheur me fut tout acquise.
Jusqu'à aujourd'hui, Ghislaine fut la seule à entendre cette histoire grotesque. Nous en avons ri, mais j'avais la conviction, et qui perdure, qu'un homme ne peut raconter ce genre de mésaventure sous peine de ne pas être cru et déclencher les railleries ou sans s'attirer les moqueries mettant en jeu sa virilité.

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Framboise 26/05/2011 18:18



Merci pour cette confidence touchante autant qu'exaspérante (j'ai mal pour toi !!!) .


Qu'il est difficile de savoir qui croire quand on entend parler de cas similaires mêlant désir, amour-propre, amour tout court, mensonge, vantardise, envie de nuire etc ...


 


Tiens, vive Ghislaine qui t'a fait confiance !!!



Carlita 20/05/2011 07:16



Le viol d'un homme est à considérer comme celui d'une femme. Physiquement, c'est différent bien sûr, mais le viol est un abus tout autant moral que sexuel.



L'ours 20/05/2011 08:46



Oui. D'ailleurs on parle d'agression à caractère sexuel. C'est différent lorsque, comme ici, la personne qui viole est une femme et qu'elle cherche une relation sexuelle, disons traditionnelle.
Il y a aussi des hommes qui se font violer par pénétration.



Marino-elle 19/05/2011 17:16



Oui, je pense que l'agression d'un homme par une femme prête à rire, même s'il n'y a vraiment pas de quoi. Et je suis sûre que nombre de lecteurs de ce papier diront: "bien sûr, elle était moche
(doigts boudinés, seins tombants) c'est pour çà qu'elle a tenté le coup quand il était malade et à sa merci, parce qu'elle savait qu'autrement elle n'avait pas une chance". Très triste, tout
cela. 



L'ours 20/05/2011 08:40



Pourquoi moche ? C'est vrai, j'aurais dû trouver autre chose que "boudinés". Peut-être certains diront cela, ou peut-on se dire que l'occasion fait le larron, ou bien on estimera qu'un geste en
entraîne un autre, on soigne un mal sans gravité, d'abord avec application, puis avec tendresse, et on se laisse emporter par son imagination.
Il est aussi question d'autre chose, non ? C'est le récit d'une illusion. Histoire d'amour fantasmée ou érotomanie.
Non pas que je veuille trouver des circonstances atténuantes aux violeurs (et violeuses), mais les protagonistes ne sont pas "inanimés" l'un et l'autre ressentent (dans certains cas, je ne
saurais généraliser, mais particulièrement dans ceux où ils se connaissaient avant) des choses au-delà de la violence et de l'agression.