Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Vous n'aurez pas ma liberté de pleurer – un monde fou

Publié le par L'ours

Passionnant documentaire que celui de Philippe Borrel qui fut diffusé sur France 5 le 13  avril. Intitulé Un monde sans fous ?, il s'intéresse à la place faite aux malades victimes de troubles psychiques dans notre société, de la façon dont on traite la maladie et de son implication sur la société. La psychiatrie humaniste a aboli l'asile, mais a eu l'inconvénient de se voir démunie progressivement par les pouvoirs publics, les services psychiatriques au sein de l'hôpital public manquent cruellement de moyens tandis que la force publique prône l'enfermement. On l'aura compris par cette succession de répétitions, la question concerne tout le monde ! Le choix n'est pas large pour le malade qui oscille entre la rue et la prison. La politique sécuritaire de notre petit caporal en chef n'est pas faite pour que les structures de soins se développent voire recouvrent un niveau de moyens acceptable, et pas davantage la réforme de la santé, fondée sur la tarification à l'acte où par exemple sera comptabilisée la prescription de médicament, mais pas l'accompagnement d'un malade par un infirmier lors d'une sortie.

Trop cher, le soin apporté au malade. "On ne cherche plus à soigner une personne qui souffre, on cherche à soigner une maladie" commente Hervé Bokobza, psychiatre et directeur de clinique. Le comportementalisme né en Amérique très en vogue préconise la rééducation du malade plutôt que le soin au long cours, trop coûteux.

Un monde sans fous ? Un monde s'en fout.

Mais il ne faut pas noircir le tableau, tout n'est pas sans issue en la matière. La psychiatrie curative pour certains est dépassée et au-delà le traitement il s'agit de prévenir. C'est la détection avant la maladie. On teste dès l'enfance, à bons coups de questionnaires où les seules possibilités de réponse reposent sur un système binaire. L'enfant doit répondre par oui ou non. La nuance ? Pour quoi faire ? On dresse un diagnostic. On évalue. On préjuge. On cherche la délinquance avant que ne se manifeste la maladie.

D'ailleurs, on ne doit plus parler de maladie, mais de santé mentale, ce qui pour le coup concerne tout un chacun. J'en ai une, tu en as une. Il n'est plus question ici de maladie bien définie comme la psychose ou la névrose. Le gros avantage de la chose, c'est qu'elle ouvre d'infinies possibilités de traitements potentiels. Chaque comportement dument répertorié, analysé, induit un éventuel traitement dès lors qu'il sera considéré comme anomalie. Prévoir ici une forte extension de la part de marché sur le terrain de la pharmacopée.

Ce qui est fou, si je puis dire, c'est que sous couvert de prévenir la maladie, on va traquer la déviance sociale considérée comme symptôme de maladie par les comportementalistes.

La santé mentale ne concerne pas que la délinquance. Elle concerne aussi l'entreprise. Dépressions, suicides, démotivation…

"Est-ce que la santé mentale a des conséquences sur la santé économique ? La réponse est clairement oui ! Nous vivons des changements technologiques, organisationnels, concurrentiels majeurs, déclare Gérard Taponat, directeur des affaires sociales de Manpower, lors d'un colloque intitulé L'entreprise face aux troubles psychiques. Tous les trois mois, tous les six mois, nous vivons dans chacune des entreprises des changements radicaux. La question n'est pas tellement le changement, c'est l'adaptation au changement. Et en fait, le premier service que l'entreprise va rendre, en termes de santé mentale, c'est d'accompagner au changement. A partir du moment où on suit le salarié en matière de compétence et d'emploi, pourquoi ne le suivrions-nous pas en matière de santé ?"

Marie-Anne Montchamp, députée UMP ancienne DRH et et présidente de FondaMental argumente :

"Aujourd'hui, une personne sur quatre, dans notre pays traverse un épisode dépressif ou rencontre un problème de santé mentale. Que se passe-t-il, si nous mettons ainsi entre parenthèses un quart de notre ressource humaine ? Nous nous disqualifions totalement dans la compétition économique. Alors, au-delà des grands mots sur l'humanisme, sur “il n'y a de richesse que d'homme”, qu'on a entendus pendant des années et qui ne changent rien au problème, attaquons-nous à des causes bien précises avec des enjeux chiffrés, qui sont l'enjeu pour nos finances publiques, pour la sécurité sociale et tout simplement pour l'équilibre de nos sociétés à la question de la santé mentale."

Dépressif, suicidaire, tenez-vous-le pour dit, vous plombez notre économie ! Pis encore, votre déviance nuit à l'entreprise. Vous mourrez à la tâche ingrate et vous voudriez remettre en cause le management, alors que vous êtes inadapté aux changements radicaux, mensuels ou trimestriels, de l'entreprise ? Vulnérabilité personnelle ! Va falloir vous faire soigner, mon petit bonhomme, prendre des cachets ou vous faire implanter des électrodes dans le cerveau comme la psychiatrie américaine alliée à la neuroscience et à la cybernétique l'expérimente sur des personnes gravement dépressives avec la stimulation intracrânienne profonde (pacemaker cérébral) avant de passer à l'autisme et autres troubles sérieux. En France, nous ne sommes pas en reste, l'ICM Institut du cerveau et de la moelle épinière travaille sur le sujet. Belle recherche, mais attention au revers de la médaille, les entrepreneurs et leurs directions des ressources déshumanisées colloquent sans tabous !

Nous n'en sommes pas encore là. Nous n'en sommes qu'au stade de la sélection. Particulièrement dans les plans dits sociaux avec grand recours d'euphémisme... De méritants consultants sont mandatés pour édicter les critères de sélection "pseudo-objectifs" à partir d'une méthode "pseudo-scientifique". Ces killers, c'est paraît-il le, nom donné à ces consultants, se débarrassent des moins bons, des moins performants, des plus fragiles, de ceux qui n'auront su ou voulu gérer leur capital santé mentale.

Demain, la sélection se fera-t-elle à l'entrée de l'entreprise ?

 

 

 

Sur le site Mediapart : la version longue du documentaire de Philippe Borrel diffusé le 13 avril sur France 5, ainsi que l'intégralité des entretiens. En ligne jusqu'à fin mai.

 

 

Commenter cet article

Dominique 21/04/2010 00:10



En l'occurence l'euphémisme est proche de l'eugénisme !...



Pépites & Lambeaux 20/04/2010 15:58



Après les tests de quotient intellectuel, de quotient émotionnel, de quotient sexuel, les tests de quotient psychiatrique ? On est mal barré.