Jeannot
Il est un peu con, Jeannot. Il est sympa, serviable, souvent souriant, il a toujours une blague au bord des lèvres, il ne ferait pas de mal à une mouche, mais quelquefois, il est un peu con. Quand il a bu un coup de trop. C'est l'inévitable, le sempiternel coup de trop. Jeannot, on ne le voit qu'au bistrot, là où on discute de tout et de rien. Du foot, de la politique, des célébrités d'écran et on se marre la plupart du temps. Parce que dans la majorité des cas, quel que soit le sujet Jeannot a une connerie à dire. Alors, on rigole et on reprend une tournée.
Mais là, hier, Jeannot, il a été un peu con. « Quand il y a une bombe quelque part, tic-tac tic-tic, et qu'on veut savoir ousqu'il l'a mise la bombe, le mec, eh ben, tous les moyens sont bons, la fin justifie les moyens », qu'il a dit. Et répété.
– Même la torture ?
– Ben oui. Quand la bombe fait tic-tac tic-tic et qu'il reste deux heures, si c'est toi qui es dans le train, t'aurais pas envie qu'il dise où il l'a cachée, le mec ? Eh ben, s'il ne le dit pas, tu le tortures et il avoue.
– Mais, tu parles au conditionnel, c'est du pur fantasme, il n'y a que dans les films que l'on doive désamorcer une bombe dans les deux heures. Dans la vraie vie, les bombes elles explosent sans s'annoncer. Tu veux banaliser la torture ?
– Et les services secrets, ils peuvent les repérer, les mecs. Comme les Américains qui écoutent tout. Patron, remettez une tournée, c'est pour moi.
– Parce que tu veux aussi généraliser les écoutes, l'espionnage de la population ?
– Eh quand la bombe fait tic-tac tic-tic, il vaut mieux écouter les conversations, lire les mails des gens que risquer qu'elle explose dans un train arrêter les terroristes avant que les trains explosent.
– Mais il n'y a plus de liberté individuelle, plus de démocratie.
– Si je dois choisir entre ma vie et la liberté individuelle des mecs que je ne connais pas...
– Arrêter les terroristes avant, hum. On peut aussi décider d'arrêter les gens qui ne sont simplement pas d'accord avec le pouvoir, et puis pas d'accord avec leur patron, ou qui ont un mode de vie particulier. Et puis les torturer pour savoir qui sont ceux qu'il connaît et qui pensent comme lui.
– Ben ouais, mais quand la bombe fait tic-tac tic-tic...
– De toute façon, tu t'en fous, toi Jeannot, tu ne prends pas le train.