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Salauds de pauvres !

Publié le par L'ours

Bien souvent mal comprise, la fameuse invective de Grandgil, l'un des deux protagonistes de La traversée de Paris de Marcel Aymé, n'avait pas d'autre cible que la pauvreté d'âme, la veulerie, l'avidité, la cruauté qui transforment l'honnête homme quelle que soit sa condition sociale lorsqu'il est touché par le manque de tout. Il ne fustigeait pas les "pauvres", mais ceux qui avaient perdu leur état d'homme.

La crise que nous vivons, pas le gros pic de l'année 2008, mais cette espèce de marécage aux nombreux sables mouvants qui a débuté à l'heure giscardienne pour traverser sans mollir deux septennats mitterrandiens et douze ans de chiraquisme. De la bonne vieille grosse crise structurelle qui porte la loi de la jungle en principe fondateur de la société. Chacun n'a dans ce système comme but que celui de grimper dans l'échelle sociale.

Les détenteurs des pouvoirs politique et économique n'ont qu'un intérêt : le leur. Pour protéger leur intérêt, les détenteurs des pouvoirs politique et économique n'ont qu'une solution : le garder. Et comme moyen : l'exercer. Ainsi, ils ont besoin de faire pression sur ceux qu'ils dirigent.

Il faut éduquer le peuple et le contrôler en termes de servilité et de sécurité. L'éduquer pour qu'il ne fasse pas n'importe quoi, pour qu'il apprenne à travailler et bien sûr, le contraindre à travailler. Et quel est le meilleur outil pour éduquer le peuple ? L'école. Mais il ne faut pas trop l'éduquer, juste suffisamment pour le maintenir dans un état de dépendance sociale. Et quel est le meilleur outil pour rendre dépendant le peuple ? L'argent ; plus politiquement correct que le fouet et le bâton depuis que les pouvoirs ont abandonné (ici) le servage et l'esclavagisme.

L'équation est simple : pour disposer d'un peuple corvéable et malléable, introduire la carotte dans le fondement même de la République (l'image est audacieuse, j'en ai conscience), c'est-à-dire faire rentrer la notion de la récompense par l'argent à l'école. Certes, nous avons connu les bons points négociables en images, remis jadis aux bons élèves et autres enfants sages, qui permettaient d'apprendre la patience et le calcul, un début de gestion de père de famille. Il ne s'agissait nullement d'inciter les enfants à ne pas sècher l'école, mais à bien se comporter. La récompense était individuelle, la responsabilité aussi.

Dans certains lycées professionnels, est expérimentée une méthode visant à lutter contre l'absentéisme par la constitution d'une cagnotte collective destinée à "financer un projet éducatif".

Quel aveu d'inutilité de l'école !

L'école de la République rendue gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de seize ans avait pour but d'élever le peuple, d'étendre ses possibilités de progresser socialement. L'enfant ne serait plus analphabète. Il pourrait prétendre à des emplois jadis réservés à ceux qui avaient les moyens d'étudier. L'école avait un fort parfum d'humanisme et les professeurs barbus et socialistes croyaient en leur mission sociale.

En à peine plus d'un siècle plus tard, aux yeux de certains élèves, l'école ne représenterait plus une chance, mais une contrainte où l'ennui se mêle à l'inutile, non plus le terreau de la connaissance dans lequel plonger les jeunes tiges pour qu'elles poussent bien, mais une boue glaiseuse qui colle aux baskets. A croire qu'il n'y avait pas auparavant et dès la création de l'école publique de mauvais élèves, d'obstinés scrutateurs de nuages, de farouches gardiens de radiateurs irrémédiablement obtus aux mathématiques, géographie, et autres joyeusetés à s'enfoncer dans le crâne sans même comprendre pourquoi.

Le constat est-il donc si grave ? Combien sont-ils à sècher l'école pour que l'on en vienne à rémunérer leur assiduité ? Leur a-t-on expliqué que se cultiver dès le plus jeune âge était indispensable sans pour autant être suffisant ? Que s'exprimer clairement, à l'oral comme à l'écrit, dans sa langue maternelle était une condition sine qua non pour pouvoir prétendre à la justice sociale ?

Proposer cette récompense pour la simple présence de l'élève ne lamine-t-il pas l'essence même de la mission de l'école et positionne cette dernière dans une logique matérialiste et uniquement matérialiste, (il suffit de se trouver là pour que tombe la maille, sans qu'il soit nécessaire d'apprendre, de comprendre et d'être en mesure de transmettre son savoir fraîchement acquis) où l'argent est facile ? Pour vider l'école de son contenu, on ne pouvait rêver mieux. L'école est devenue un lieu où il convient de se rendre pour gagner un voyage "pédagogique" ou passer le permis de conduire (ce qui, soit dit en passant, indique que pour conditionnelles qu'elles soient, ces initiatives restent financièrement possibles, alors que l'on nous serine qu'il n'y a pas d'argent pour l'éducation nationale).

Pauvres, enfants de pauvres, en vous tendant la carotte, on se fout de votre gueule. On instille en vous cette sempiternelle notion que tout s'inscrit dans un schéma mercantile. On vous pousse à l'avidité. On fait de vous des "salauds de pauvres" prêts à n'importe quelle bassesse pour quelque illusion de confort supplémentaire à choisir dans le gigantesque catalogue du consumérisme.

Dès l'annonce de cette expérience, nombre de concitoyens ont déclaré que l'on marchait sur la tête. Ils ont eu tort. On marche SANS la tête.


 
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