Commémoration
Visitez Alzheimer, trou perdu peut-être, mais d'où l'on ne revient pas. Nettoyage par le vide. Karchérisation de l'histoire, effacement des sentiments, oubli de soi et des autres.
Un rapport fait état de trop nombreuses commémorations des grands événements dans notre quotidien saugrenu. Comme nous sommes en France, un mot un seul et la polémique est lancée.
Comme nous sommes un peuple uni, il aurait été dommage de ne pas céder à l'appel des petits communautarismes. Attention, pas touche aux souffrances des miens, toujours supérieures à celles des autres. Mes larmes sont infiniment les plus amères qui soient.
Envisage-t-on de ne conserver que les dates de célébration des armistices (11 novembre 1918 – 8 mai 1945) qui ont mis un terme aux deux grandes boucheries industrielles du XXe siècle, et celle de ce qui a marqué une rupture dans l'Histoire (14 juillet), la prise du pouvoir à l'aristocratie par une bourgeoisie poussant le peuple, qu'une cohorte de victimes «particulières» vient donner de la voix : Harkis combattants laissés pour compte, Noirs anciennement esclavagisés, anciens de l'Algérie, de l'Indochine, peut-être.
Pas de grande fête en l'honneur de ceux qui sont morts, où les vivants présents arborent des figures de héros. A force de frustration quotidienne, certains veulent imposer à la mémoire collective le respect clanique. Désir de tribalisme. Nécessité du panurgisme. Instinct grégaire. Antidotes à la peur qui donnent la sensation d'un peu de chaleur à des gens qui en manquent.
On cherche à exister. Par manque d'identité. Manque de reconnaissance. Le jour – un jour ! – de la commémoration, on recouvre un peu du lustre dû à celui que l'Histoire, à l'improviste, comme par un coup du sort, a avalé, mais que la société n'offre pas au quotidien.
Grande était la douleur, et le sacrifice trop important, comment supporter d'être relégué à l'état de détail de l'Histoire. Dire détail ici n'est pas à assimiler à une provocation à la Le Pen. Dans quatre ou cinq siècles, les batailles des Dardanelles, d'Ypres (1915), seront ce qu'est Azincourt (1415) pour nous aujourd'hui, ou Waterloo (1815). Bien sûr, ces guerres ne peuvent se comparer. Le modernisme, les motifs, les idéologies, les stratégies, les technologies diffèrent. Seules les peines des survivants et des familles restent semblables.
Passés les veuvages et les orphelinats vient le temps de l'oubli parcellaire. L'homme s'efface devant le fait de civilisation. L'Histoire aura mangé l'intime et le particulier ; en contrepartie, elle devra éclairer l'avenir, nous faire la leçon.
Et la première leçon à tirer de ce détail historique que constitue la polémique initiée par la question «faut-il conserver toutes ces commémorations ? » n'aurait-elle pas pour titre de chapitre : « de la considération quotidienne des individus et des peuples » ?
Mon grand-père – je ne l'ai pas connu – a rencontré ma grand-mère, blanchisseuse, alors qu'il avait été grièvement blessé en 1915 ou 1916. Il avait une vingtaine d'années. Il a été enfoui dans le sol, la tête éclatée par un éclat d'obus, pendant près d'une journée. On l'a trépané.
Auparavant, il avait été, sous les tirs allemands, rechercher son capitaine blessé sur le champ de bataille, qui une fois soigné était reparti mourir quelques semaines plus tard à quelques mètres de l'endroit où il avait été sauvé. Sordide aller-retour. Courte parenthèse. Plus tard, à l'heure de la charge sur les tranchées ennemies, mon grand-père avait mis sa baïonette au canon et avait menacé un gradé qui poussait ses hommes au combat, en n'y participant lui-même que de loin, le forçant à les accompagner. Il était passible de cour martiale, mais son comportement passé qui lui avait valu des décorations fit qu'il échappa au peloton d'exécution.
La guerre terminée, il garda toute sa vie de lourdes séquelles. Jamais il ne participa à une commémoration. Il ne décida de porter ses décorations à son veston que sur le tard, comme il était sujet à des malaises et qu'il craignait qu'on le prît pour un alcoolique. Aux dires de ses proches, il ne parlait jamais de la « grande guerre ».
Un rapport fait état de trop nombreuses commémorations des grands événements dans notre quotidien saugrenu. Comme nous sommes en France, un mot un seul et la polémique est lancée.
Comme nous sommes un peuple uni, il aurait été dommage de ne pas céder à l'appel des petits communautarismes. Attention, pas touche aux souffrances des miens, toujours supérieures à celles des autres. Mes larmes sont infiniment les plus amères qui soient.
Envisage-t-on de ne conserver que les dates de célébration des armistices (11 novembre 1918 – 8 mai 1945) qui ont mis un terme aux deux grandes boucheries industrielles du XXe siècle, et celle de ce qui a marqué une rupture dans l'Histoire (14 juillet), la prise du pouvoir à l'aristocratie par une bourgeoisie poussant le peuple, qu'une cohorte de victimes «particulières» vient donner de la voix : Harkis combattants laissés pour compte, Noirs anciennement esclavagisés, anciens de l'Algérie, de l'Indochine, peut-être.
Pas de grande fête en l'honneur de ceux qui sont morts, où les vivants présents arborent des figures de héros. A force de frustration quotidienne, certains veulent imposer à la mémoire collective le respect clanique. Désir de tribalisme. Nécessité du panurgisme. Instinct grégaire. Antidotes à la peur qui donnent la sensation d'un peu de chaleur à des gens qui en manquent.
On cherche à exister. Par manque d'identité. Manque de reconnaissance. Le jour – un jour ! – de la commémoration, on recouvre un peu du lustre dû à celui que l'Histoire, à l'improviste, comme par un coup du sort, a avalé, mais que la société n'offre pas au quotidien.
Grande était la douleur, et le sacrifice trop important, comment supporter d'être relégué à l'état de détail de l'Histoire. Dire détail ici n'est pas à assimiler à une provocation à la Le Pen. Dans quatre ou cinq siècles, les batailles des Dardanelles, d'Ypres (1915), seront ce qu'est Azincourt (1415) pour nous aujourd'hui, ou Waterloo (1815). Bien sûr, ces guerres ne peuvent se comparer. Le modernisme, les motifs, les idéologies, les stratégies, les technologies diffèrent. Seules les peines des survivants et des familles restent semblables.
Passés les veuvages et les orphelinats vient le temps de l'oubli parcellaire. L'homme s'efface devant le fait de civilisation. L'Histoire aura mangé l'intime et le particulier ; en contrepartie, elle devra éclairer l'avenir, nous faire la leçon.
Et la première leçon à tirer de ce détail historique que constitue la polémique initiée par la question «faut-il conserver toutes ces commémorations ? » n'aurait-elle pas pour titre de chapitre : « de la considération quotidienne des individus et des peuples » ?
Mon grand-père – je ne l'ai pas connu – a rencontré ma grand-mère, blanchisseuse, alors qu'il avait été grièvement blessé en 1915 ou 1916. Il avait une vingtaine d'années. Il a été enfoui dans le sol, la tête éclatée par un éclat d'obus, pendant près d'une journée. On l'a trépané.
Auparavant, il avait été, sous les tirs allemands, rechercher son capitaine blessé sur le champ de bataille, qui une fois soigné était reparti mourir quelques semaines plus tard à quelques mètres de l'endroit où il avait été sauvé. Sordide aller-retour. Courte parenthèse. Plus tard, à l'heure de la charge sur les tranchées ennemies, mon grand-père avait mis sa baïonette au canon et avait menacé un gradé qui poussait ses hommes au combat, en n'y participant lui-même que de loin, le forçant à les accompagner. Il était passible de cour martiale, mais son comportement passé qui lui avait valu des décorations fit qu'il échappa au peloton d'exécution.
La guerre terminée, il garda toute sa vie de lourdes séquelles. Jamais il ne participa à une commémoration. Il ne décida de porter ses décorations à son veston que sur le tard, comme il était sujet à des malaises et qu'il craignait qu'on le prît pour un alcoolique. Aux dires de ses proches, il ne parlait jamais de la « grande guerre ».
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