Raymond, tu fais le con
Quand rien ne va plus, à la roulette, c'est qu'on a fait son jeu. En général, mal. Cela vaut pour
toutes les roulettes, tant celle du casino que la russe ou celle du dentiste. Ainsi les pour les Bleus – que l'on continue de nommer ainsi alors qu'ils devraient être verts de rage ou rouges de
honte – rien ne va plus. Ils n'ont pas réussi à "prendre les trois points". Mentalité de comptable. Feraient mieux de chercher à gagner leurs matchs, et avec la manière comme disent les
commentateurs sportifs plutôt versés dans le rugby qu'à engranger des points. Pour finalement se retrouver à courir après le score final qui les qualifierait pour la coupe du monde. Volonté de
pragmatisme, le footeux français est terre à terre. Il gère. Il gère la défaite comme il gèrerait la victoire si d'aventure il en remportait une. Le spectateur français, lui, ne comprend pas.
Soit vigilante, lectrice chérie, le mot important est laché, cherche-le lecteur assidu.
Le mot important est spectateur, j'y reviendrai. Il ne comprend pas pourquoi et comment qu'ça s'fait
mon bon Jean-Mimi, que la France possède tant de perles rares pour livrer un spectacle si désolant, un collier de quatre sous à vendre trois fois rien dans une foire-à-tout. De ces prodiges –
paraît-il – tel celui-ci appelé à détrôner le roi Zizou, ou ceux-là meilleurs buteurs de leurs championnats respectifs, ou encore ce centre virevoltant infatigable susceptible de créer des
percées épouvantables dans les défenses adverses, de ces merveilles du pied à crampons, de ces virtuoses de la baballe en cuir, on est pas capable de tirer l'excellence pour battre à plates
coutures les équipes les plus modestes (la majeure partie de l'équipe des Iles Feroe est constituée de joueurs quasiment amateurs. Résultat 1-0).
Le joueur remet en cause l'entraîneur. Le coach. "On s'ennuie à tes entraînements, papa".
Le spectateur agonit Raymond d'injures et l'assourdit de sifflets. "T'es con, Raymond, nul et pas bon".
Ah la la, c'est l'halalli. Elle n'est pas belle, mais ils veulent tous ta tête
Raymond.
Raymond et le président de la fédération française de football s'entêtent. "On ne change pas d'équipage au milieu du gué", "on attend la fin avant de faire le bilan".
Son problème, Raymond, c'est la communication. C'est que ça se prépare, la déclaration d'après match.
Faut inventer à chaque fois, pour finalement dire le même chose. Et là non plus, il n'est pas bon. Mais essayez, il faut lui reconnaître que l'exercice tient de la gageure. Avouer que l'on a
failli est humiliant, laisse une impression de désemparement. D'ailleurs il le répète souvent, on a failli gagner !
Le problème des joueurs, c'est qu'on se demande s'ils ont des chaussures trop petites ou des têtes
trop grosses. Dès lors qu'ils entrent sur le terrain, ils ont le jeu en mains. Certes, un dispositif a été mis en place, une stratégie, des schémas... Mais quand on s'aperçoit que l'on fait
fausse route, on change de cap. Imagineriez-vous le capitaine d'un navire s'entêtant à aller droit vers un une tempête qu'il sait ne pvouvoir affronter ? Il ferait tout pour l'éviter, il se
dérouterait, passerait plus au Sud ou plus au Nord.
C'est pourtant simple, le football. On prend la balle, on court, on passe la balle, on évite les
autres imbéciles, je veux dire ses homologues de l'équipe adverse, on tire, on marque et on se saute dessus après avoir effectué quelques pas de danse navrants dans une posture
ridicule.
Le problème du spectateur, c'est qu'il n'y a pas de spectacle. Vous voyez, je vous avais dit que j'y reviendrais. Ce devrait être le problème de Raymond et celui des joueurs. Du moins la première préoccupation. Fournir au bon peuple sa ration de rêve et d'oubli. Son opium. Ils devraient nous refiler une bonne came de première qualité. Une de celles qui font monter au ciel, qui transportent l'âme et nous rendent beaux. Regardables.
Car, nous ne sommes pas très jolis à voir, avec notre trouille du lendemain, de la grippette, de notre
patron, de nos flicaillons zélés, de nos impitoyables banquiers. Avec nos goûts pour le vulgaire et le people crapoteux, avec notre intransigeante tolérance pour la connerie. Avec l'abandon
paresseux des valeurs humaines pour mieux se vautrer dans un confort en simili et un bonheur factice en s'animant pour atteindre ces ersatzs d'une avidité illusoire. Gagner plus, gagner plus,
gagner plus.
Ah qu'il est triste le spectacle du joueur ou du sélectionneur interviewé cherchant à minimiser
l'ampleur de la vacuité de son jeu. On en retire l'impression que l'un et l'autre tentent de nous vendre des œufs de lump pour du caviar, nous faire passer un slâââmeur pour Appolinaire ou nous
faire adhérer à un programme UMP comme à un projet de société..
La mission de l'équipe de France de football est de redorer le blason des Français, qu'ils se sentent
moins minables et accessoirement qu'on puisse mieux les baiser, car on n'embrasse bien une personne que lorsqu'elle est heureuse.
Qu'elle perde, mais qu'elle perde avec panache. Qu'elle s'embrase, qu'elle nous emmène dans son combat
même s'il est désespéré, que l'on pleure, que notre passion soit cruelle mais qu'elle nous fasse vibrer, qu'elle nous fasse vivre le tragique. On ne souffre pas, on s'ennuie. On se fait honte.
Tout cela est d'une dramatique médiocrité.