Lettre ouverte à Monsieur le président de l'Hacheb
Lettre ouverte à Monsieur le président de l'Hacheb (Haute autorité de contrôle sur l'humour éthique et les blagues)
Monsieur, je ne vous salue pas
Si votre entreprise, que je ne condamne pas, semble protéger certaines catégories de la population, et je vous en félicite, non, je m'en félicite, il me semble qu'elle met cruellement à jour des carences qui en disent long sur l'aspect attentatoire pour ne pas dire ségrégationniste de votre pensée, couvrant ainsi d'un torchon sale la clarté libératrice d'un espoir désormais vain.
Ainsi, vous proposez – et je pensais que c'était à votre honneur – que l'on ne rie plus des femmes, des hommes, des couci-couça, des hétérosexuels, des homosexuels, des bissexuels, des parasexuels, des métasexuels, des passexuels; ainsi que (par ordre alphabétique) des Allemands, des Anglais, des Arabes, des Asiatiques, des Auvergnats, des Belges, des Bretons, des Corses, des Ecossais, des Macédoniens, des Noirs, des Suisses, des Zoulous... J'en passe par manque de temps; des animistes, des bouddhistes, des chrétiens, des juifs, des mahométans, (etc.); des manchots, culs-de-jatte, hémi-, para-, tétra- plégiques, des mongoliens, des giscardiens, des autistes, des psychotiques, des névrosés, des hystériques; des cégétistes, des FNSEAhistes, des confédératiopaysannistes, des automobilistes, des cyclistes; des roux, des blondes, des bruns, des chauves, des verts, des bleus, des rouges, des violets, des maigres, des gros, des chiens chats, phoques, veaux vaches cochons couvées, des anciens, des générations futures, etc.
Tout ceci est très bien et vous pouvez vous en enorgueillir.
Mais quelle carence cher Monsieur. Que faites-vous des analphabètes ? Devra-t-on encore supporter longtemps les stupides histoires de Toto qui polluent à longueur de temps nos ondes et nos chaînes de télévision ? Ou encore celle de pince-mi pince-moi dans laquelle sont stigmatisés ceux qui n'ont pas le bagage intellectuel pour déceler le piège tendu par le narrateur et qui se font pincer à chaque coup.
Auriez-vous une cruauté persillée au cœur pour oublier que nos analphabètes, éhontément discriminés par une société impitoyable sont dans l'obligation de s'adresser à des spécialistes, ne serait-ce que pour adresser un courrier à la Sécurité Sociale ?
Par ailleurs, petit-fils de boucher, fils de boucher, boucher moi-même et père de futurs bouchers (Odette tourne-toi et installe-toi sur l'étal, je termine de ficeler le rosbif et je te fais un petit chevillard, j'ai les amourettes qui frétillent sous le tablier), j'estime une honte pour ma corporation que l'on puisse impunément continuer à plaisanter avec une profession noble et nourricière. De même, je trouve odieux que de pâles pisse-copies qualifient les holocaustes, massacres, tueries désordonnées ou malhygiéniques, le plus souvent des carnages où l'amateurisme fait rage, de "boucherie", alors que nous tuons avec science, méthode et application. J'associerai volontiers dans mon combat la vénérable profession de charcutier (bien qu'elle ne se préoccupe que des porcs, mais ma tolérance est infinie) qui bien souvent est stigmatisée et malheureusement trop souvent associée à des pratiques chirurgicales douteuses exercées par ce que l'on pourrait sans crainte qualifier de gougnaffiers.
J'ai encore tristement en mémoire une chanson d'un misérable, il n' y a pas d'autre mot, salaud, qui
fit bramer aux Frères Jacques ou cet immigré italien nommé Reggiani une bluette au titre qui paraissait bienveillant : "les Joyeux Bouchers". J'en ai pleuré, Monsieur, et longtemps, d'amères
larmes sur d'incroyables quantités de bavettes, d'entrecôtes, et même d'aloyaux. Réalisez-vous, Monsieur, qu'à la suite de la diffusion de cette ignominie, mon père et moi n'avons pu, une année
durant honorer Mademoiselle Simone, qui tenait la caisse à l'époque (j'étais apprenti dans la boucherie familiale, tandis que ma mère –la sainte femme – formait ma tout fraîchement épousée à
l'art de l'encaissement poli et légèrement obséquieux sans se départir d'un certain maintien hautain de la tête, mais ma biographie n'est pas l'objet de ce courrier). Revenons à nos ragouts de
mouton.
Et bien entendu, comme s'il s'agissait d'un complot, probablement ourdi par le lobby végétarien, vous faites preuve d'une omerta nauséabonde sur la discrimination dont nos sommes les pathétiques victimes.
Si vous ne vous décidez pas à réagir promptement et ne vous diligentez pas pour palier l'absence de notre courageuse communauté dans la liste de ceux qu'il convient de ne pas diffamer, je vous tiendrai, Monsieur, dans l'estime qui revient au plus pitoyables des gobets.
P.S*. Sachez que ce courrier n'est pas gratuit**, et qu'il a fait l'objet d'une grande attention dans sa préparation puisque la rédaction en a été exécutée – à tout saigneur, tout honneur – par
Monsieur Roland Gueux-de-Bois, écrivain public à Saint-Gayssot-sous-Evin (27) pour les raisons expliquées plus haut (cf. le premier point de litige évoqué).
(*) définition des initiales P.S. : Il y en a un peu plus, je vous le met quand même ?
(**) Pas gratuit, mais pas cher quand même. [NDLA (R. G-d-B écrivain public à St-Gayssot/Evin)]